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Je ne sais pas comment éponger ses sanglots sans m’en imbiber dangereusement ; ces sanglots dont les cristaux de sel se sont inopinément glissés entre les deux tours solennels du moulin à poivre, qui saupoudre quotidiennement son dîner frugal (lequel n’est composé d’aucune rondelle d’oignon pouvant passer pour coupable). Je n’ose le serrer fort, dans mes bras, de crainte qu’il ne s’évide encore davantage, telles ces éponges saturées d’eau stagnante, et que l’on presse, que l’on soulage. Papa, il veut si vite la passer, l’éponge, sur ses moments de faiblesse ; j’aimerais, pourtant, gratter la croûte de cette douleur secrète jusqu’à ce que la mienne, celle de l’impuissance, ne se tarisse. Je n’ai sous la main qu’un torchon de cuisine sale, le voile de nos pudeurs respectives, et un verre sans pied, vide ; ce verre, je devrais le saisir, le plaquer contre ses joues, et attendre, comme l’on attend face aux distributeurs automatiques que le gobelet ne se remplisse. Il se remplirait de liqueur lacrymale jusqu’à mousser sur le dessus, comme après passage au percolateur.

Et je la boirais, cul-sec, ta douleur. De l’eau de mer en shooter.

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