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Ils ne savaient pas où allait les conduire ce charmant autocar – spécialement réservé à leur seul usage, par les soins du prodigue gouvernement –, jusqu’au moment où ils purent lire, en lettres composées de diodes électroluminescentes rouges, « Destination Place Golden Bauhinia » : ainsi, on leur offrait une petite escapade en ville ! (Il aurait pu s’agir d’une escapade dite touristique si les appareils photographiques n’étaient pas rigoureusement bannis par ledit gouvernement qui, bien que prodigue, n’en restait pas moins autoritaire et prévoyant.) Ils se sentaient hautement privilégiés, ces cinquante-deux pensionnaires de l’une des multiples maisons de retraite chinoises, qui poussaient comme des shiitakes depuis qu’était entré en vigueur le principe de l’enfant unique ; enfant qui ne peut, ni ne veut plus, s’occuper seul de ses aînés. Ils sortirent donc du lit avec enthousiasme car, pour l’occasion, on leur avait promis une toilette complète, et même, pour certains, des couches toute propres. Une fois montés à bord, ils apparaissaient comme une véritable colonie de vacances, qui aurait été ingérable si chacun des passagers n’avait porté un numéro, agrafé à son veston ; ce numéro qui, à terme, remplacerait les prénoms dont, pour la plupart, ils ne se souvenaient déjà plus. Les conjectures allaient bon train dans l’autocar : certains pariaient sur une exposition au musée, d’autres sur de simples balades dans la ville ; d’autres, encore, envisageaient des jeux de go en plein air. Ils se retrouvèrent finalement dans le tumulte de Hong Kong à célébrer le gouvernement chinois, sans toutefois beaucoup d’entrain à cause de leur arthrose, qui gâchait un peu la fête – et toute possibilité de fuir. Malgré une certaine déception, ils s’estimaient chanceux de pouvoir tourner autour de la place plutôt qu’autour du seul pot de fleurs qui égayait l’extérieur de l’établissement, et, pour tout avouer, se sentaient même heureux de servir encore à la collectivité. On leur dit sans leur dire (leur grand âge méritait tout de même quelques égards, et l’on s’appliquait à maintenir l’illusion qu’ils pussent encore avoir le choix) de soutenir Pékin et, somme toute, ils n’y voyaient pas d’inconvénients : c’est toujours mieux que de soutenir le regard compatissant des petits-enfants qui viennent me voir une fois par an, pensa le sage homme, quarante-septième retraité de la petite troupe, qui n’avait pas encore Alzheimer, au grand dam de son oublieuse famille.

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