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Je ne sais pas ce qui me retient de partir ; peut-être le fait de n’avoir pas à revenir, et de m’épargner ainsi ce pesant rituel de déconstruction de la valise, puis de reconstruction d’un intérieur à l’ordre déjà fragile. Je redoute qu’à trop les déplacer, je ne sache plus retrouver la place – idéale et attitrée – de mes objets. J’ai tellement tendance à prendre racine que l’on me compare souvent à une cruche ; j’imagine davantage un vase, rempli d’eau à ras bord, et dont le transport, le moindre déplacement millimétrique, s’avère dangereux. (Les frileux ne jouent pas avec les flaques.) De fait, le liquide stagne ; prolifèrent des algues, du plancton… Tous les flux, parfois contraires, des mers et des océans, des fleuves et des lacs, et même celui, a priori statique, de l’étang ; tous, en moi, se rencontrent et s’émeuvent. Pourquoi irais-je donc sur la côte puisqu’en mon sein réside tout un pelagos ? Si le besoin de prendre un bain de foule se fait ressentir, je n’ai qu’à visiter mes profondeurs, là où règne la caulerpa taxifolia, injustement surnommée « l’algue tueuse » – en réalité, elle est seulement  fantasque, et doit son nom au fait qu’elle ne se déplace qu’en taxi. La photosynthèse, la flottaison… elle m’a tout appris. Ensemble, nous louvoyons du pays.

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