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Je ne savais pas où se trouvait l’huile de coude. Habituée des bibliothèques et de Dewey, je pensais, en toute logique, la trouver à gauche de l’huile de coupe : il n’en fut rien. Il m’en fallait pourtant de toute urgence afin d’assouplir la mécanique de mes pensées, ainsi que l’articulation des jalousies qui ne s’ouvraient plus, et mettaient au défi mes yeux nyctalopes depuis plusieurs jours.

Les bidons, dont la contenance était généralement aussi figée que mon humeur, se dispersaient à vau-l’eau, aux quatre coins du vaste commerce dédié aux tâches domestiques – à moins que ce ne fût un commerce domestique dédié aux tâches vastes… De fait, j’avais le vertige : huile d’éclairage, huile de ricin ou de lin, huile pour parquet, pour moteur, et même, spécifiquement, pour chaîne de tronçonneuse, etc. J’allai donc demander de l’aide au jeune vendeur de la droguerie. Je compris rapidement qu’il n’en avait pas à me proposer, ni de l’aide, ni de l’huile recherchée. Pour être tout à fait honnête, son sourire narquois me fit immédiatement comprendre que cet article était en rupture de stock. Définitive, la rupture. Loin de me laisser désarçonner par cette nouvelle, je repartis dignement avec, dans mon chariot, de cette huile pour chaîne de tronçonneuse, bien décidée à aller en acheter une de ce pas, de tronçonneuse, et revenir avec, triceps saillants, face au jeune homme dont les bras tomberont bientôt, tels des fagots. Je lui rappellerai qu’il faut toujours se serrer les coudes, tant qu’ils s’articulent bien, et lui prouverai que je ne manque ni de force ni de courage ! Redevenue pragmatique, je décidai finalement de changer mes antiques volets pour des stores vénitiens, en aluminium ; fluide le jour, fluide la nuit, fluides leurs révolutions… (J’avais remplacé l’huile de coude par la sève de l’autodérision.)

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