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Je ne savais pas que les théières en terre cuite, dites de Yixing, gardaient la mémoire des arômes jusqu’à pouvoir progressivement se passer des feuilles de thé. Leurs parois sont si poreuses qu’elles se culottent au fil du temps et n’y verser que de l’eau chaude suffit finalement à confectionner le breuvage. Étonnamment, cet art de la rémanence m’évoque la et les vacances. (Au XIIe siècle, la rémanence signifiait « le fait de rester au même endroit, la résidence ».) Généralement, la vacance – le vide et la disponibilité qu’il suppose – m’anime plus que son pluriel qui, lui, me fait l’effet d’un chewing-gum bigoût collé sous une tong en plastique ou d’un magazine féminin supplément chantilly qui, lors d’un moment de faiblesse, d’accord, peut avoir un certain charme, mais seulement le temps d’une glace trikini, qui coule et qui colle de concert avec le monoï. Si le littoral illustre les vacances d’été à la perfection, la vacance, elle, s’incarne dans certaines villes désertées. Se met en place une force centrifuge : les bords débordent quand le centre se dérobe. Le plein noie le poisson ; le vide citadin révèle des espèces rares. Une ville qui se vide est comme une patinoire, sur laquelle habituellement l’on glisse et se fond et qui soudain se liquéfie et s’évapore, laissant apparaître alors un fond méconnu, un résidu. Je rêve parfois d’un monde nu et nudiste ; panoramique.

A la mer, je me focalise avant tout sur la nuque ; je passe l’été à apprivoiser la température de l’eau avant de m’y jeter. Lorsqu’enfin le corps est prêt, que je m’apprête à le parer d’algues et d’écailles, il faut le sevrer. Se sécher, de nouveau se corseter. S’atterrer. Oui, je suis un peu lente… j’expérimente chaque jour le ressac, ce violent retour des vagues sur elles-mêmes lorsqu’elles ont frappé un obstacle. Les vacances – leur langueur autant que leur rapidité – tendent à me désespérer, mais jamais autant que la rentrée. J’avais la mer, je retrouve l’aquarium. La pause et la reprise doivent m’être étrangères ; seule la poursuite m’est familière.

Heureusement, sitôt reculotté et reconditionné, mon corps devient théière, terre crue aux parois pleines de pores. Lorsque je le plonge dans ma modeste baignoire aux joints noircis, nul besoin de l’acclimater à la température d’une eau que l’on peut, en tout point, contrôler ; alors, je pleure la mer, son indiscipline. L’eau du bain est plate, mais, au contact de la peau et de ses marques, prend peu à peu du relief, une dimension ancestrale et nouvelle. Le souvenir se charge de l’infusion. Très vite, elle s’assaisonne et je vois poindre entre mes cuisses un crabe. Il me pince ; je ne rêve pas. J’y réside.

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