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Je ne savais pas que les verres destinés à montrer les défauts du vin étaient appelés impitoyables ; et moi, à travers ses yeux à la robe infroissable, j’étais encore sauvable… Nous avions commandé du grenache. Le sans pareil et ses paroles, ses paroles sans pareilles, voracement je les buvais sans me rendre compte que mon rouge à lèvres s’estompait progressivement sur le pourtour du verre. Les lèvres apprêtées s’apprêtaient, donc, à redevenir sauvages. Ivre, l’homme est un primate ou un poète ; ce soir-là, je crois, nous allions engager une poésie animale.

Il était amateur d’œnologie. J’ouvrais grand mes oreilles, croisais mes cuisses tandis qu’il m’expliquait le terme : un vin qui a de la cuisse est un vin consistant, nerveux, charnel. Les mots étaient prononcés comme de la dentelle. Je ne relevais aucune lubricité dans ces métaphores considérées femelles ; la leçon m’enchantait et se poursuivait. Nous nous occupâmes d’abord des jambes, puis des larmes. Il m’apprit à observer ces sillons transparents qui s’écoulent le long des parois du verre après avoir délicatement fait tournoyer son contenu. D’un geste du poignet, il m’enseigna la lenteur, moi qui avais pour habitude d’avaler si rapidement la liqueur, comme pour m’extraire le plus vite possible de ce terrible sentiment d’urgence et de peur. Je commençais à percevoir l’élasticité du temps, à apprécier sa douce suspension… J’allai même jusqu’à lui exposer ma théorie selon laquelle tous les œnologues étaient dacryphiles, quoi qu’ils en disent. Son rire me permit d’argumenter : ils passent leur temps à regarder comme le vin pleure, se réjouissent de l’étendue des larmes, en étudient le rythme ; la texture, fluide ou épaisse ; la couleur…

J’aurais pu poursuivre des heures mais l’on vint s’enquérir de la cuisson de la viande ; il répondit saignant. Je savourais les derniers instants de cette nappe encore immaculée, qui serait de toute évidence bientôt tachée. Nos joues étaient rougies par l’éthanol, et l’éclat du sang visible à travers les veines : nous ne laissions pas nos esprits tiédir. Les plats mettaient du temps à venir. Je déposai, cette fois moins innocemment, la dernière trace de rouge à lèvres sur le buvant.

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