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Je ne savais pas qu’il existait une si longue liste de pièces justificatives permettant d’aller voter. Si l’on en croit le code électoral, l’un des documents suivants suffit, en effet, à prouver son identité lors de « l’appel aux urnes » : une carte nationale d’identité, un passeport, un permis de conduire, une carte vitale avec photo, une carte de famille nombreuse délivrée par la SNCF, un permis de chasser délivré par le représentant de l’État, un livret de circulation, une carte du combattant (de couleur chamois ou tricolore), une carte d’identité ou de circulation délivrée par les autorités militaires, une carte d’identité de fonctionnaire de l’État, de parlementaire ou d’élu local (toujours avec photo), une carte d’invalidité civile ou militaire (encore avec photo) ; enfin, un récépissé délivré en échange des pièces d’identité en cas de contrôle judiciaire. (En revanche, aucune mention des cartes de fidélité, qui peuvent pourtant attester d’une certaine identité, attestent parfois d’une conscience écologique ou nationaliste, et donnent la preuve d’une grande loyauté, ou simplement d’un fort pouvoir d’achat.)

Nous sommes donc tous conviés à l’élection : les giboyeurs et les en-bonne-santé, tant les automobilistes que les piétons, les prévenus, les disculpés, nous tous réglementés, les ambulants comme les déambulateurs, les anciens combattants, les victimes de guerre, les résistants, ceux qui n’entendent plus aucun appel mais gardent encore un filet de voix, les hypocondriaques qui ne se séparent jamais de leur assurance maladie, ceux qui se sentent dépassés, comme dans un filet, mais espèrent encore une petite voie ; et même les plus désordonnés s’agissant de papiers administratifs, ceux qui ont fait l’impasse sur leur carte électorale mais pas sur leur petit portefeuille ni sur le fait d’aller voter (ce qui est déjà le signe d’une certaine ténacité). Notons par ailleurs que tous les documents doivent être valides au moment de la présentation, sauf la carte d’identité et le passeport qui, même périmés, sont acceptés. Pour s’exprimer, nul besoin d’être à jour ni très frais. En revanche, et cela même si les élections ont lieu le lendemain d’un festif samedi soir, la gueule de bois est plutôt déconseillée : un bulletin aurait tôt fait de glisser du mauvais côté, comme cette fameuse tartine beurrée.

La sacro-sainte carte électorale – que toutes « les célébrités du Web » et autres « influenceurs » prennent fièrement en photo une fois le devoir accompli – n’est donc pas à ce point indispensable, malgré sa parure tricolore et sa solennelle devise qui, dans le paysage, solidement, l’installent. Elle reste néanmoins profitable à l’individu scrupuleux qui tient à prouver qu’il a bel et bien répondu à l’Appel, et qui dénombre régulièrement ses coups de tampon comme s’il espérait, au bout du compte, obtenir une remise ou un treizième scrutin gratuit.

En somme, j’aurais pu m’éviter ces fastidieuses recherches, qui ont duré des semaines, afin de mettre la main sur ma surestimée carte d’électeur – finalement retrouvée dans le tiroir enrayé de ma table en formica, celui destiné aux papiers à trier, entre du papier d’Arménie et des poèmes à brûler.

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