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Je ne savais pas qu’en parallèle des mariages blancs étaient célébrés les mariages gris. Ce champ chromatique, qui se définit par la faiblesse ou l’absence de couleur (prometteur !), porte ici le fardeau, lourd et fade, de signaler que l’un des conjoints, celui de nationalité étrangère, trompe l’autre sur ses sentiments amoureux afin d’obtenir des papiers d’identité. La symbolique de l’annulaire mise à l’index. Et si l’amour ne cesse de se prouver, de soi à soi et de l’un à l’autre – du moins pour les romantiques invétérés –, il faut croire que la gestion administrative relève, elle aussi, d’un romantisme échevelé.

Je ne brandirai pas l’étendard Ni dieu ni maire (l’amour courtois ne niait pas sa domina ; je ne nierai pas le maître), et d’ailleurs, je ne suis habituellement guère procédurière, mais je dois dire que ce que l’on appelle « une escroquerie sentimentale » donne bien peu de preuves valables. Le sentiment ne peut être taillé ou poli à la façon d’une pierre de joaillerie, il n’est jamais tout à fait pur ; croire le contraire est aussi parjure. Résumons les faits : lors d’un mariage blanc, les époux partagent un secret commun et font donc ensemble « outrage » à l’institution du mariage ; dans le cadre du mariage gris, aucun pacte n’existe puisque seul l’un des deux conjoints avance masqué, seul l’un des deux est trompé, souvent accompagné de sa famille. Je crois qu’il ne reste alors plus qu’à institutionnaliser le mariage noir. Il se définirait comme suit : les deux parties se mentent l’une à l’autre et à elles-mêmes (autant dire, un lieu commun). Pourtant, on ne se leurre que si l’on a furieusement envie de croire, et cela m’évoque un peu plus de hauteur que ces catégories de couleurs, ternes au demeurant ; si, à la rigueur, les soupçons se profilaient en technicolor…

Quoi qu’il en soit, avec le temps, toutes les couleurs passent et transfèrent – c’est alors, seulement, que l’union devient sincère. Le couple se définit moins par la signature d’un contrat, dont les microscopiques notes de bas de page trahissent déjà le caractère sournois, que par un dantesque voyage commun. Je ne pratique pas l’alchimie – si ce n’est peut-être celle des mots, qui m’offrent, non pas tout à fait la panacée, du moins le secours, et davantage encore quand ils sont tus par l’amour – ; malgré tout, je crois au grand œuvre, aux manœuvres libres et leurres sublimes.

Par ailleurs, le noir a beau être caractérisé par l’absence totale de lumière ou de couleur, le charbon, enfoui à une grande profondeur, et soumis à une pression et à une température très élevées, devient diamant. Vous pouvez embrasser cette idée, épouser cette image. Brisons-là, et bon voyage…

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