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Je ne savais pas qu’Annonay comptait parmi les villes françaises les plus tristes et les plus désertées. Sans doute aurais-je pu le deviner alors que, sur la route, je rencontrais de nombreux et prévenants ronds-points qui essayaient déjà, par tous les moyens, de retarder mon arrivée. La gérante de l’hôtel m’accueillit avec étonnement et une certaine suspicion. Cette jeune fille sautillante et chapeautée ne cacherait-elle pas, derrière ses floraux atours aussi touchants que ridicules, un lourd secret, un goût suspect pour l’exil, une tendance masochiste ? Pourquoi, diable, viendrait-elle s’enterrer ici, qui plus est en habits du dimanche ? Que dissimule-t-elle, enfin, derrière cette euphorie niaise, ce sourire béat ? (La béatitude, je le compris ensuite, était tout à fait inappropriée ici. Si la bouche restait ouverte, ce devait être uniquement de stupéfaction.)

Cette pauvre petite commune ardéchoise est en effet victime de ce que j’appellerais le Triple D : Déprise, Désindustrialisation et Déshérence. A cette liste, doit s’ajouter aussi ma désillusion. J’imaginais la ville féerique puisqu’emblématique des frères Montgolfier ; je m’y rendais pour voler. Depuis longtemps, je jalousais la fantasque Sarah Bernhardt qui avait relaté son vol en ballon du point de vue d’une chaise ; mon récit sera malheureusement plus terre-à-terre… Malgré la période a priori festive des Montgolfiades (les rares affiches aperçues dans la ville, sans doute découragées, ne faisaient plus correctement la promotion de l’événement ; toutes, décolorées ou imbibées de pluie, flétries et baveuses, se décollaient des murs et des panneaux), trouver un café ou un restaurant ouvert après vingt-et-une heures relevait du fantasme quand la seule supérette du centre-ville fermait dès midi, même le samedi. Les portes du si mal nommé « Café de l’Avenir » étaient closes elles aussi, et ce depuis plusieurs années (des courriers, datés de 2011, étaient glissés sous la grille rouillée).

Les Montgolfiades nourrissaient pourtant mes rêves depuis de nombreuses années, comme un sein que je persévérais à téter ; elles devaient constituer le plus grand événement de l’année pour les Annonéens mais, plus j’errais dans la ville fantôme et orageuse, plus le rêve se dissipait. Pas une seule montgolfière dans le ciel… ! Quelques-unes, en revanche, peintes sur les murs, au fronton des banques et des auto-écoles florissantes (obtenir son permis était, à raison, la préoccupation principale du jeune annonéen). L’environnement était luxuriant et chargé d’histoire, certes, mais à ce point délaissé que la ruine suscitait bien moins de romantisme que du chagrin. Mon inhabituel entrain (je quittais mon chez-moi, je partais voir du pays, moi, la casanière ! j’étais libre, enfin !) n’avait pas fait long feu. Comme une nacelle clouée au sol, j’étais lourde et lasse, chargée de lest ; je ne percevais aucune magie à travers mes cils désespérément fléchis, dépités eux-aussi de ne pouvoir lancer d’œillades qu’aux quelques moineaux pris au piège derrière les vitres de ces innombrables commerces, définitivement fermés. Le son de leurs becs cognant contre les vitrines crasseuses,  pas même débarrassées avant l’abandon, résonne encore en moi comme une pénible complainte, prisonnière d’une autre époque, d’un espace défiguré.

Toute l’activité s’était déportée en périphérie, principalement à Davézieux dont le personnel de l’hôtel me chantait les louanges : là-bas, il y avait de la vie ! Je me rendis donc là où résistait la vie. Elle apparaissait comme une interminable galerie marchande sans air ni fenêtres, sauf celles simulées par d’ignobles posters trompe-l’œil. Là-bas, on trompait aussi l’ennui, à grands renforts de « format familial » et de distributeurs automatiques. L’hypermarché était visiblement le point nodal de la région, la sortie en famille, le rendez-vous préféré des jeunes… J’étais décontenancée par tant d’abnégation ; tous s’étaient fait une raison.

Heureusement, je n’étais pas la seule dans cette galère aux allures de radeau, et la déception allait progressivement laisser place au rire nerveux et partagé. Une solidarité avait rapidement vu le jour dans l’hôtel, qui était très confortable et, somme toute, le principal atout de ce séjour. (Il était le seul de la ville, je n’avais donc pas eu à comparer différents établissements selon mille et un critères : j’étais dans de très bonnes dispositions.) La chambre n°45 était si petite que quelques affaires dispersées sur le sol suffirent à la rendre pleine et familière. Elle constitua pour moi un doux refuge, un charmant microcosme. J’eus finalement peu envie d’en sortir ; je renouai avec ma nature sédentaire. Les rares touristes que je croisai me souriaient avec compassion. Avez-vous trouvé de quoi manger ? Savez-vous si l’animation de ce soir sera maintenue ? Le trouble était palpable, notamment dans la salle du petit déjeuner où nous nous réconfortions du mieux possible et commentions l’actualité. Un peu honteuse, je me surprenais parfois à penser : ici, aucun risque d’attentat. Pas âme qui vive ; aucune, donc, à tuer. Le jour tant attendu du départ, je lus dans le journal local que la prochaine animation, un festival dédié aux jeunes, était encore une fois annulée. Adieu l’atelier graffiti, adieu le concert de hip-hop ! Un brin ironique et sans doute désabusé, le chroniqueur précisait que même la bataille d’eau n’aurait pas lieu, à cause de la pluie. Si le radeau sauve les naufragés, qui pour sauver le radeau ?

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