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Je ne savais pas qu’il était recommandé de consulter chaque jour Le Guide des convenances de Liselotte, « pour plaire aux siens et à ses amis ». Offert aux fidèles abonnés du Petit Écho de la Mode (le lecteur moins régulier pouvait le commander à ses frais, pour la modique somme d’un franc quarante-cinq), il était jugé « indispensable dans chaque famille ». Après de multiples ajouts, l’édition de 1925 comporte finalement plus de cinq cents pages de conseils en matière de savoir-vivre, d’obligations sociales et d’usages mondains.

Ne désespérant pas de devenir un jour plus aimable, je me suis plongée dans cet ouvrage plein de charme suranné (le charme est, de fait, rarement flambant neuf). On y traite des tenues de deuil, des mets de régime, du mariage des demoiselles âgées, de l’habillement de bébé et du langage de la cravate (les nœuds, leurs états d’âme)… Aussi, il répond à quelques questions fondamentales et universelles : comment découper élégamment le gibier, comment quitter une réception en restant cordial, que faire s’il pleut lors d’un séjour à la campagne, quel pourboire donner au personnel d’une maison amie, que faire des cadeaux de fiançailles si le couple a finalement rompu, à qui offrir le bras lors d’un bal, etc.

Parcourir cet ouvrage, aussi désuet que délectable, m’inspire au-delà du raisonnable, et je dois me circonscrire. Je me concentrerai donc sur « la mode de la vie sur l’eau », idéale pour se préserver du « nervosisme tuant des villes ». Au même titre que la voiture et la maison de campagne, « le yacht fait partie du confort ». Il fait d’ailleurs l’objet de plusieurs paragraphes, élogieux certes, mais puisqu’il aurait été inconvenant de s’extasier inconsidérément sur cette agréable vie à bord, injustement méconnue par le plus grand nombre, et notamment par ces « nouveaux pauvres » dont on fait grand cas au chapitre suivant, ses inconvénients sont loin d’être éludés. Le luxe, aussi, cause bien des soucis… En effet, « il faut avoir soin de n’inviter que des amis heureux de vivre les uns en face des autres, dans cet étroit espace où l’on demeure confiné ». On insiste aussi sur le fait que cette vie en bateau reste « monotone », qu’elle « endort la volonté et la résistance »…

Ces derniers temps, je dors volontairement de façon résistante. C’est-à-dire que je relève moins du bateau de plaisance que de l’épave – expavidus : « sous l’emprise de la peur ». Je ne me considère pas comme échouée, car, pour cela, encore eût-il fallu larguer les amarres ; je reste simplement. En l’état. Il faut dire que j’ai mal au cœur quand ça tourne, quand ça tangue, quand je ne suis pas dans le sens de la marche ; en somme, j’ai du mal avec la locomotion. Si ce Guide des convenances m’apprend comment faire une valise, il ne me dit pas comment défaire les nœuds d’estomac, ni, du reste, comment se convenir. Heureusement, les livres de développement personnel se propagent maintenant à la vitesse d’un bâillement contagieux ! Aussi, je devais me mettre à la page : j’entreprends, aujourd’hui même, la rédaction d’un Manuel à l’usage de ceux qui s’écoutent. (Un chapitre étudiera notamment le mal des transports amoureux qui, j’en suis certaine, est lui aussi causé par un problème d’oreille interne.)

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