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Je ne savais pas que, dans mon dos, était apparue une nouvelle génération de mots : les « trans-sexes ». Le préfixe trans- donne habituellement au mot qu’il accompagne le sens d’au travers, mais je pressentais déjà que tout allait de travers dans cette histoire.

J’ai relevé quelques-uns de ces mots transgéniques : chanteureuses et chanteuseurs (réunion de chanteur et chanteuse) ; iels (réunion de ils et elles) ; celleux (on a compris le principe) ; ceulles ; toustes ; etc. Le but étant, au sein du même mot, de marquer les deux genres afin de n’en privilégier aucun, ou de privilégier les deux, je n’ai pas bien compris. Je ne m’étendrai pas ici sur les terminaisons « bi-genrées », ni sur l’emploi du trait d’union dit « unioniste » : je ne me sens pas de taille face à cette étendue d’inventivité, et ne prendrai pas le risque de faire de l’humour avec ce qui se présente comme très très sérieux.

Pour mieux visualiser le décor où flottaient ces pensées : je faisais la queue pour emporter un café (je ne réfléchis pas qu’allongée, même s’il s’agit selon moi de la position la plus convenable). A un moment, mon regard s’est arrêté sur la vitrine de gâteaux ; gâteaux parfaitement alignés comme tout ce qui a l’air faux. Je fus surtout intriguée par le « brookie » – à l’évidence, un savant mélange entre un cookie et un brownie. C’est bicolore et plutôt ovoïdal, ça semble moelleux au centre et croustillant sur le pourtour. Ça ne me dit rien qui vaille. Une fois déjà, j’ai croisé la route d’une « pizzajita » – mariage peu réussi entre une pizza et une fajita : son impossible assimilation dans l’estomac avait gâté un peu l’idéal de mixité revendiqué. J’en ai conclu que certains mots indigestes devaient nous mettre la puce à l’oreille. Quand ce fut enfin mon tour, la serveuse sembla étonnée que je ne commandasse qu’un café, tout simple. (Je ne suis pas aussi compliquée qu’il n’y paraît, pour un homme qui apprécie le subjonctif imparfait.)

Le bec du percolateur devait être entartré, à moins qu’il ne prît le temps de s’étirer avant de se mettre au travail : mon café tardait à s’écouler. Je patientais alors en imaginant ce que serait ma vie si j’étais reconnue en tant qu’inventeureuse de mots-valises… et si de nouveaux métiers hermaphrodites voyaient le jour : metteureuse de points sur les i, guetteureuse d’espaces insécables, contrôleureuse des accords, rapporteureuse des accents circonflexes ne respectant pas un angle précis de 20°, arrangeureuse d’orthographe, lutteureuse pour l’apprentissage de la lecture… (Là, pour le coup, il s’agirait vraiment d’une lutte heureuse : bienvenue.) Beaucoup d’idées se télescopaient tandis que, dehors, les passants encapuchonnés tâchaient de s’éviter. Ils se ressemblaient tous, comme les gâteaux bien calibrés de la vitrine désormais recouverte de traces de doigts. Enfin, mon café était prêt, lui aussi encapuchonné ! Je décidai finalement de le boire sur place, dans l’un des nombreux canapégueux de l’espace collectif qui se vantait d’être chauffé et doté de la Wi-Fi. Ainsi calfeutrée, j’allais pouvoir satisfaire ces grouillantes pensées qui réclamaient toute mon attention, comme si chacune voulait sa part du gâteau, et peut-être même ma peau, les coquines… De véritables enfants !

Evidemment, elles étaient déjà toutes pardonnées. Au fond, une mère prend son enfant comme il est ; fille ou garçon, retardataire ou prématuré, les fesses devant, les jambes en l’air, le menton fuyant… Beaucoup refusent même de connaître son sexe avant la naissance : elles savent qu’elles l’aimeront de toute façon, comme il viendra, alors, quelle importance ? J’adopte la même attitude avec les mots, les accueille comme ils sont, à l’origine, avec leurs particularités et leurs défauts ; et j’essaye de faire de jolies choses avec eux, des choses moins intéressées qu’intéressantes, des choses qui élèvent et donnent du sens à leurs syllabes, à leur babil… Par tous les moyens, je cherche à les rendre heureux, ces mots qui ont bon fond, qui ont bon dos. Enfin, comme toutes les mères, et même quand je perds tous mes moyens, pour et à travers eux, j’aime à ma faim.

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