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Je ne sais pas si c’est du fait de mon caractère exclusif mais l’écriture intrusive, inclusive, pardon, m’embarrasse sérieusement. Je la comparerais volontiers à l’alarme incendie de mon voisin : beaucoup de bruit pour rien. (À ce titre, la mienne, qui se plaignait stridemment d’avoir ses piles déchargées, est depuis longtemps démembrée, et recluse au fin fond d’un tiroir.) De fait, la sirène a été programmée dans le seul but de se méfier ; elle prévient, elle suppose, elle invente le danger. C’est une hystérique, je dois le dire sans ménagement. Notre société étant très procédurière, aussi dois-je rappeler que je parle bel et bien de l’objet, non de l’extraordinaire femme à écailles.

Aujourd’hui, la langue ressent autant de pression qu’une cocotte-minute. Si les mots ont le malheur d’oublier ou de vexer quelqu’un.e, on n’hésite pas à les punir sévèrement. Et ce sont eux, alors, que l’on morcelle. Après moult réflexions typographiques pour que le genre masculin « ne l’emporte plus sur le féminin », les promoteur.euse.s de l’écriture inclusive ont finalement porté leur choix sur le point médian, seul caractère considéré comme neutre. La parenthèse, elle, fut rapidement proscrite car faisait paraître la femme accessoire ; à l’inverse, le e majuscule aurait excessivement souligné la terminaison féminine ; quant à la barre oblique, elle risquait de marquer trop violemment une scission entre les deux genres. (N’ayant pas encore une touche à lui seul dédiée sur le clavier, le point du milieu s’acquiert pour l’instant au moyen de combinaisons informatiques compliquées ; c’est pourquoi je privilégierai ici le point ordinaire — à son grand désarroi.)

Ces petits points séparant les lettres couperaient donc les mots pour éviter que l’Hommes ne se divise. Ils ne sont pourtant rien d’autre que des pierres d’achoppement sur un chemin. On me répondra qu’il s’agit là d’un « coup à prendre », d’une simple gymnastique visuelle, mais, quand je lis ces défenseur.euse.s de la langue nouvelle, il n’y a rien à faire, j’ai l’impression d’être à bord d’une carriole qui cahote. Une désagréable alternance d’accélérations et de freinages. Afin de n’invisibiliser personne, on pelotonne tous les genres et les nombres ensemble, mais on les entasse plus qu’on ne les assemble, jusqu’à obtenir  une indétricotable masse ; tout au bout du fil parsemé de nœuds, le sens est à la traîne. Et la phrase, de long fleuve subtil, devient une succession de petites mares.

Enfin, si je respecte les ami.e.s, et plus généralement tous les individu.e.s, qui ne partagent pas mon opinion, je leur saurais gré de remarquer mes efforts : écrire de manière inclusive, j’ai essayé. Suite à cette expérimentation – que je doute renouveler –, permettez-moi cette insensée suggestion en guise de dénouement : ne faudrait-il pas, en somme, se couper le sexe une bonne fois pour toutes, et recommencer à s’exprimer simplement, sans couper la parole à la parole, ni lui mordre sans cesse la langue ?

 

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