244

Je ne savais pas qu’il fallait « scarifier le pain pour qu’il se développe ». On n’a pas idée de dire des atrocités pareilles lors d’une émission de cuisine dite grand public ! Les gestes précis de l’incision, ces entailles franches, ces lames bien aiguisées, et le sourire satisfait du boulanger, le tout filmé en gros plan : que de violence ! La veille, déjà, l’on causait « bâtard » et « grosses miches » sans aucune retenue : il n’en fallait pas plus pour que le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel s’empare enfin de l’affaire.

En attendant l’arrêt définitif de l’émission – dont on ignore encore les conséquences chez les fidèles –, un avertissement devra être inséré au début et à la fin du programme : « L’automutilation n’est pas une solution ». Le divertissement est sauf ! Ainsi évitera-t-il de donner trop d’idées aux spectateurs, a fortiori aux spectateurs fragiles – enfants taciturnes, adolescents suicidaires, parents dépressifs, animaux de compagnie délaissés, et tous les optimistes qui, à trop les côtoyer, commencent eux-mêmes à ne plus se sentir très en forme. Aux heures de grande écoute, on ne demande qu’à rester sourd.

Quand j’allumai mon écran – dans le seul but de vérifier si la mesure avait été correctement appliquée –, le programme avait déjà commencé. Le présentateur, par ailleurs Meilleur Ouvrier de France, visitait un établissement familial qui sentait bon le terroir et les animaux en liberté. Le paysage audiovisuel était de nouveau bucolique et riant ; on pouvait s’y promener, en toute sécurité. Dans la maison, régnait un bruit de fond sans fond, uniforme et feutré, un murmure rassérénant… Nulle bribe coriace n’en perturbait le flux. Parfois, je confondais même cette rumeur avec ma pensée ; la télévision continuait de marcher. Les images fondaient sous la dent, les conversations étaient légères comme des balançoires, les visages ronds comme des putti… Alors, les foyers, heureux et sereins, partageaient un moment de convivialité linéaire, juxtaposés tous ensemble face à l’écran, plat comme une aire de repos, un champ de blé sans corbeaux.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.