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Je ne savais pas que le slogan des Bandidos était « nous sommes les gens que nos parents nous disaient d’éviter ». Redoutable stratégie de dissuasion, pensai-je… De toute évidence, j’allais faire preuve de civisme et de discrétion : je ne tenais pas spécialement à être la cible d’une telle publicité « coup de poing ». La scène qui va suivre sera donc tous publics.

J’avais finalement accepté de faire cette randonnée (en réalité une petite marche, néanmoins rapide, néanmoins sous le soleil de midi, et néanmoins le long des étangs envahis de moustiques), dans le seul but de mieux dormir le soir, et de pouvoir m’affaler sans mauvaise conscience à la terrasse d’un bar lounge, dont la décoration se mariait en général fort bien avec l’extravagance de mes lunettes de soleil. Lorsque j’arrivai au bistrot des Vedettes, je remarquai, à l’ouïe d’abord, une famille de motards installée à la table voisine. Du fait de son imposante carrure — j’estimais sa largeur à trois matelas gonflables, ou un seul pédalo —, celui que je supposais être le père masquait les autres membres de la famille mais, à force d’observation, je parvins à distinguer une femme excessivement musclée, qui avait le crâne rasé, et deux fillettes très turbulentes. Tout en criant et en mimant le bruit des moteurs, elles faisaient rouler sur le sol rocailleux deux petites poussettes garnies de peluches et de poupées. En somme, ils étaient un peu gênants. Civilisée, je tâchais de contenir mon agacement, même si je ressentais une furieuse envie de pousser une gueulante comme aurait dit mon grand-père. Heureusement pour eux, j’avais d’autres priorités : que mes jambes adynamiques s’étendent avec délice sur la chaise longue constellée de fientes de mouettes, et que l’on vienne au plus vite me délivrer d’un seuil de déshydratation critique. J’attendais ma commande comme le Messie ; c’est Clément qui apparut.

Il s’occupait des deux terrasses et semblait débordé, mais surtout anxieux : il tremblait de même que son plateau, et ses genoux s’entrechoquaient comme deux glaçons. Je me faisais du souci pour nos consommations. Avant même de prendre ma commande, Clément jugea bon de m’informer du caractère potentiellement très dangereux de ces gens-là (il leva le menton en direction des Bandidos). En constatant mon agacement — mes dents serrées avaient dû trahir ce que je pensais contenir avec aisance —, il s’était aussi décidé à me révéler leur effroyable slogan. Par-dessus tout, il voulait éviter un drame qui pourrait grandement ternir l’image du bar ainsi que quelques visages. (Je pensai qu’il exagérait un peu mais, par mesure de précaution, je desserrai les dents, pris véritablement l’humeur lounge.)

Occupée à extraire les pépins de mes tranches de citron, je n’avais pas vu le groupe s’agrandir. Deux nouveaux Bandidos avaient rejoint la famille. Les motos garées à côté du grand flamant rose décoratif devaient être les leurs. Je fus intriguée par la mention « Club 1% » qu’ils portaient sur leur blouson ainsi que sur certains tatouages. Je fis signe au serveur ; décidément très à l’écoute du client, il rappliqua immédiatement. Alors il m’expliqua qu’il s’agissait du pourcentage de motards dont il fallait se méfier le plus : des hors-la-loi capables de former une armée en deux coups de téléphone, qui traficotaient, magouillaient et tuaient s’il le fallait, sans hésitation. Ce garçon-là, c’était mieux que Wikipédia. Je commençais à comprendre pourquoi il faisait preuve d’autant de prudence ; il finit même par me confier qu’il n’osait interrompre une conversation entre l’armoire à glace et la boule à zéro pour rendre la monnaie. Je tentai de le rassurer, lui proposai d’aller rendre la monnaie à sa place. Il refusa catégoriquement ! Il voulait m’éviter une mort subite ; j’avais pris goût à son emphase.

Lions, hyènes et léopards chevauchèrent leurs motos et partirent retrouver leur jungle ; je réalisai qu’ils m’avaient quand même un peu volé la vedette. Clément n’avait eu d’yeux que pour eux. D’ailleurs, il avait fini son service — sur les rotules, assurément. Un autre serveur avait pris le relais. Il semblait plus assuré, moins sympathique. Malgré la succion exercée par l’assise — trop basse —, je parvins à m’extraire de la chaise longue dont le tressage plastifié resterait gravé sur l’arrière de mes cuisses jusqu’au lendemain soir. Marque d’une pause sans doute trop longue, difficilement justifiable auprès des autres marcheurs… Je rentrai en bus ; le paysage défilait. Mon front, lui, transférait son excès de sébum sur la vitre déjà couverte d’empreintes. Au fond, l’observation fait toujours œuvre de décalcomanie.

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