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Il n’est pas toujours évident de distinguer les lentes de certaines pellicules, et les cheveux décolorés ne facilitent pas du tout le travail de détection ; par principe de précaution, je devais me rendre à la pharmacie, bien décidée à évincer toute menace potentielle. Une réponse forte serait apportée même si le problème restait pour l’instant théorique, et toutes questions rhétoriques : est-ce ici leur place ? quel effroi me glace ? devrais-je m’inquiéter d’une intuition ? Enfant, il est vrai que je n’ai jamais fait partie de cette catégorie marginalisée des « têtes à poux », que l’on bannissait de l’école et qualifiait de sales. Il existe des territoires capillaires que la chance déserte depuis l’origine. Ce n’était pas mon cas. Toutefois, sur les petites têtes blondes et insouciantes d’Eugénie et Louane, les poux étaient bien réels. Aucun doute : ils avaient réussi à s’introduire dans l’école. Je les avais immédiatement repérés alors que je lisais à haute voix l’histoire de Madame Câlin, assise au milieu du danger. Les envahisseurs étaient là depuis quelques jours, commençaient sans doute à trouver le paysage ennuyeux, cherchaient de nouvelles têtes où trafiquer. Tandis que je les guettais d’un œil inquiet, ils me regardaient droit dans les yeux, menaçants. Je les voyais venir, avec leur démarche nonchalante… Intimidée, je changeais de banc, voire de cour de récréation. J’allais surveiller les plus grands, là où la mignonnerie se faisait plus discrète, et surtout moins tactile. Aussi renforçai-je les contrôles à l’entrée et à la sortie de l’établissement scolaire, dans le hall de la garderie et dans le dortoir des tout-petits, les zones prioritaires étant la tête des enfants de moins de six ans. Bien entendu, sur la voie publique, il fallait éviter les coups de tête, même fugaces, et les accolades qui s’éternisaient trop ; quant aux trafics de casquettes, chouchous, bonnets, serre-têtes, oreilles de chat ou couronnes de licorne, petits nœuds, foulards et turbans, ils étaient rigoureusement interdits afin d’éviter toute contamination directe. Et quand, malgré tout cet arsenal, je me sentais encore en insécurité, je me réfugiais dans la Salle des Maîtres, ultime bunker du corps enseignant.

J’arrêtai de m’arracher la moitié des cheveux et me mis donc en tête d’agir avec plus de stratégie et de sang-froid. Une fois arrivée à la pharmacie, je n’eus pas à chercher la protection bien longtemps. Je fus accueillie par une horde de rayons dédiés aux poux, lesquels volaient momentanément la vedette aux moustiques (il existe aussi une espèce d’alternance démocratique chez les nuisibles). Les murs étaient tapissés d’affiches qui célébraient la reconquête de l’espace capillaire au moyen de formules radicales et somme toute explicites : Zappons les poux (Zapoux), Exit les poux (Pouxit), Négativons les poux (Négapoux) ! Les publicités se voulaient offensives, mais aussi rassurantes pour l’avenir : on y voyait de bonnes mères de famille hisser à nouveau sur chaque mèche, dans chaque follicule, le drapeau de la République — ou peut-être était-ce seulement un label « Made in France » estampillé au mauvais endroit. Toujours est-il que les poux n’allaient pas faire régner leur loi !

Plutôt pacifique, je ne cherchais pour ma part qu’une petite lotion préventive à base de lavande. C’est alors qu’un étrange instrument attira mon attention : ça ressemblait à un taser. En fait, ça détectait les parasites grâce à une diode électroluminescente rouge, et leur envoyait alors 100 volts dans les pattes (c’était inoffensif pour nos cheveux, on nous l’assurait). Ce peigne électrique, à la prise en main remarquable, se présentait comme « l’alternative de choc aux traitements médicaux pour tuer les nuisibles », une gommette dorée précisait avec fierté qu’il était « approuvé par les Familles ». On trouvait l’équivalent pour les tiques, m’informa la pharmacienne (dont le rôle était d’informer le citoyen et de lui donner les moyens de dissuader le parasite) : à cause du changement climatique, il faudrait aussi s’en méfier l’hiver. La fonction barrière de la peau était véritablement au centre de toutes les préoccupations.

Il n’est plus question de s’attacher aux hommes, à la fin.

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