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La rue est noire comme un ongle prêt à tomber. Il est environ deux heures du matin. À cette heure-là, les personnes que l’on croise sont à fuir ou à sauver. Je porte sous un assez long manteau de laine un vieux pyjama, sale et distendu. Je ne devrais pas être dehors. En plus, je coule du nez.

Mon regard se raccroche au réverbère que je discerne au loin, et tandis qu’approche la lumière, je constate qu’il s’agit en réalité d’une masse de cheveux clairs : une femme apparaît, salopette à même la peau, espadrilles aux pieds. Elle n’a pas l’air en forme. Si son visage ne luisait pas comme une ampoule, on ne verrait rien d’autre que ses idées noires. Visiblement, elle s’apprête à rejoindre le trottoir où je marche sur des œufs que je dirais brouillés (j’ai claqué la porte très fort en partant). Elle m’aborde, demande une cigarette, me tend un mouchoir. Je sens qu’elle a besoin de parler, je le sens aussi franchement que l’odeur de la neige (c’est bientôt l’hiver).

Elle me dit fuir son domicile où l’attendent médecins et policiers. Ils veulent la ramener de force à l’hôpital mais elle n’est pas folle ! Elle est quelqu’un d’on ne peut plus normal. Elle a été prise au piège, c’est une tragédie comme on en voit à la télé : elle a été victime de bavures policières, de mauvais diagnostics… Le cercle vicieux classique. Elle tient à me prouver comme elle est une bonne personne en m’énumérant ses projets : elle va cambrioler des musées pour sauver les œuvres d’art incomprises et des bibliothèques pour sauver les livres du pilon, elle s’introduira dans les abattoirs pour libérer les animaux abattus et dans les pharmacies pour brûler tous les médicaments qui ont tué ses parents ; aussi, elle aimerait bien dévaliser une banque parce qu’elle avoue manquer un peu d’argent. C’est pas remboursé par la sécurité sociale, la sécurité. On lui a tout pris, et elle s’en arrache les cheveux déjà blancs à cause du souci, s’en mord les doigts et même les cuticules.

Pour l’heure, elle doit trouver refuge chez un ami, le seul qu’il lui reste, le seul qui ne la prend pas pour une folle ou une terroriste. A plusieurs reprises, elle me demande confirmation : pas vrai qu’elle n’a rien ni d’une folle ni d’une terroriste ? J’opine du bonnet. C’est à ce moment précis – en constatant que mes oreilles ne sont pas assez couvertes – que je lui conseille de porter des habits chauds quand il fait froid parce que les gens normaux adaptent leur garde-robe à la saison. Je dis ça pour elle, pour l’aider. Moi, elle ne me terrorise pas du tout, je sais bien qu’elle n’est pas folle à lier, tout au plus un peu terrorisée – davantage terrorisée que terroriste, je juge bon de préciser. Mais tout le monde n’a pas mon ouverture d’esprit, et ça se voit peut-être un peu trop qu’elle vit en dehors de la réalité… En soi, ce n’est pas un crime, bien au contraire ! C’est bien aussi, d’enjoliver.

A la suite de quoi, chacune reprit par la main son petit bonhomme de chemin parti en éclaireur.

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