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Je ne savais pas que la longueur des robes variait selon le rang occupé à la cour. Si la reine portait une queue de 11 aunes, les princesses de sang n’avaient le droit qu’à 5 aunes de tissu, et 3 aunes seulement pour les duchesses. C’est-à-dire, respectivement, 12 mètres et des poussières, 5 mètres et des poussières, 3 mètres et des poussières. Mis bout à bout, ça fait vraiment beaucoup de poussière — singulière quand elle se propage. Certes, j’aurais pu la remplacer par des brouettes ou des bananes mais l’on en trouve guère agrippées au bas des jupons, ni flottant dans les rayons de lumières. Les brouettes ne se cachent pas sous les meubles ; quant aux bananes, elles mûrissent ostensiblement dans leur corbeille : elles sont transparentes, elles m’indiffèrent.

A dire vrai, tout est prétexte à parler de poussière, notamment les robes qui traînent par terre. Avec autant de nonchalance qu’un plumeau antistatique, plus de grâce qu’une cireuse à parquet, et plus d’amplitude encore qu’un balai à manche télescopique, j’imagine ces nobles dames épousseter le sol sans en avoir l’air. Somme toute, de ravissants ramasse-miettes. Tout ce que l’on devait trouver dans les pans de leurs robes ! Après un grand bal, peut-être y trouvait-on même quelques objets perdus : bagues devenues trop grandes, bijoux sans plus de fermoirs, mouches et billets doux, boucles arrachées de l’oreille par jalousie ou par mégarde, peaux et cheveux morts, clef d’un verrou…

La femme qui m’aide à faire le ménage (c’est moi qui l’aide, en réalité) pense que je souffre d’un sérieux trouble obsessionnel. Elle dit que je n’ai pas d’idée derrière la tête, mais plutôt la tête dans une idée. Je pense à la congédier parce qu’elle fait toujours l’impasse sur les plinthes et les abat-jours, mais jamais sur mes prétendues névroses. En outre, elle s’amuse à tracer au doigt des mots dans la poussière et j’en ai assez de cette désinvolture ! On ne plaisante pas avec le ménage. Pas plus tard qu’hier, en grimpant sur l’échelle afin de procéder à l’inspection des travaux finis, j’ai trouvé sur la plus haute étagère : invisible, écrit en script. L’étagère étant rouge sous la poussière, elle prêtait au mot sa couleur. Je m’empressai de l’effacer à l’aide d’un chiffon humide puisque l’invisible ne pouvait être érubescent (ça relevait du bon sens). En redescendant de l’échelle, je me pris les pieds dans le tapis que je pus méthodiquement balayer du regard : il n’avait pas été brossé convenablement, et présentait six taches par ailleurs. Six petites taches rouge sang, et des poussières.

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