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Je ne savais pas que le martinet, une fois quitté le nid, ne se posait jamais plus sur terre, sauf par accident ou pour se reproduire. On le dit apus apus : sans pied. Il dort, boit, s’alimente, passe donc l’essentiel de sa vie en vol. Il fend l’air et jamais ne l’abîme.

L’homme foule le sol, le piétine. Son podomètre indique 6216 pas. Danger : on risque de le rétrograder à la catégorie sédentaire. Par chance, l’appareil ne peut distinguer le pas en avant de ceux vers l’arrière. L’homme a l’estomac fragile et l’introspection tenace. Forcément, ça ralentit un peu la progression… et avec l’âge, ça ne s’arrange pas. Il manque cruellement de souplesse. La dernière fois qu’il a fait des roulades, qu’il a pu s’asseoir en tailleur, c’était dans le ventre de sa mère. Depuis, il s’est bien raidi, non sans l’aide de l’appui-tête, du repose-pieds, de l’accoudoir et du matelas à mémoire de forme.

C’est donc avec admiration, un début de torticolis et un infini spleen qu’il observe le vol incessant de ces oiseaux aussi hauts et lestes qu’il n’est bas et lourd. Avec les fortes chaleurs, beaucoup de juvéniles tombent du nid. Leurs ailes n’étant pas encore suffisamment développées pour permettre l’envol, ils sont donc condamnés à mourir là, sur le sol. Et l’homme, à cette idée, s’enfonce un peu plus dans le bitume aussi tiède et humide qu’un chagrin d’enfant.

Comme le jour se travestit en nuit, il décide de rentrer. Avant l’orage. Sa nuque craque à l’instar des branches de l’arbre qui l’abrite. Ainsi reprend-il sa marche en se demandant d’où sort ce mensonge, s’il provient de lui : « Ira loin dans la vie ».

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