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« Vous pouvez être contagieuse sans le savoir. »

 

La mise en garde du pharmacien me rappela tout à coup celle d’un ancien amant que j’avais, selon ses dires, rendu malade.

Aussi avait-il décidé de s’enfermer dans son appartement, et de ne plus jamais en sortir afin de rester à distance de mon profil toxique, et de mes ondes excessivement négatives. Il refusait évidemment de m’ouvrir. Je trouvais la décision un peu radicale : je n’avais constaté chez lui aucun signe clinique, aucun symptôme tangible, pas même de fièvre ou d’humour noir. Nous n’avions rien en commun (sur le plan médical, déjà).

Il ne tarissait pas de reproches, qu’il me prodiguait depuis le derrière de sa porte dont je n’avais pas le double des clefs (erreur de débutante) : j’avais peur de tout, résistais trop au changement et à ses avances, le mettais en retard sur ce qu’il procrastinait, ne disposais d’aucune souplesse (sur ce point, j’ai beaucoup progressé puisque je touche désormais mes oreilles avec mes pieds, en toute indépendance) ; je ne l’aidais pas non plus à s’épanouir, voire le faisais régresser dans les tréfonds de son enfance traumatisante… Il se taisait heureusement quand il buvait, mangeait, toussait ou bâillait – aussi,  pour nous laisser dormir.

J’étais restée plusieurs jours sur son paillasson à poils très durs – jusqu’à l’urticaire et la résilience. Certes, je quittais parfois mon poste de surveillance, mais sans m’en éloigner plus que de raison. Je faisais mes besoins dans le local à vélos, me nourrissait de quelque gaspillage – trésor des poubelles –, me rafraîchissait le visage sous la fuite d’eau du cinquième : l’eau usée me ravivait. Je mentirais si je disais avoir vu mon état empirer : en réalité, je me sentais guérie. Je savourais l’expérience du rejet comme un gâteau renversé, et, pour la première fois de mon existence cabossée, dus être reconnaissante envers cette stratégie de victimisation permanente.

Sans le savoir, j’avais donc déjà une solide expérience : ne pas franchir l’entrée revient peu ou prou à ne pas dépasser la sortie. J’étais on ne peut mieux préparée pour vivre en quarantaine, déjà conditionnée à gerroyer sur place : autonome et suffisante, j’attaque et me défends. Sans plus attendre, j’atteins au vif mon seuil de tolérance.

Je repousse les limites, et puis recule : est enfin venu le temps de s’entraîner au grand écart.

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