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Je ne savais pas qu’il existait suffisamment de fer dans le corps humain pour produire un petit clou.

J’ai toujours apprécié ces modestes savoirs que certains disent inutiles ; et moi, ces gens-là, je les taxe volontiers d’étroitesse d’esprit, voire d’injustice. A l’évidence, s’ils sont à ce point dépourvus de fantaisie, c’est qu’ils doivent manquer beaucoup, mais a priori pas de clous. Sinon, pour sûr, ils seraient aussi enthousiastes que moi, marteau en main et sans plus rien à planter que mes cinq doigts (à deux doigts près). Peu dégourdie, j’avais bien essayé d’appliquer la méthode de mon ancien professeur d’anglais qui me disait toujours de ne pas avoir peur, d’y aller franchement, comme si j’avais toujours eu le bon accent, et qu’alors l’Accent Juste, comme par magie, apparaîtrait, mais je dois admettre très franchement que c’était juste une mauvaise idée : feindre la facilité en manipulant des outils ne suffit pas à satisfaire la mauvaise foi, ni le mur en béton.

J’avais voulu fanfaronner et voilà le résultat : le sang perlait du bout de mes doigts comme du linge qui égoutte, les quelques peintures déjà accrochées bavaient la tête penchée, et je n’avais toujours pas fixé l’essentiel. Il ne me restait plus qu’une pauvre punaise bien incapable de soutenir ma petite idée, quand j’appris qu’une ressource insoupçonnée se cachait donc en moi ! Il ne fallait pas me le dire deux fois : j’étais déterminée à donner une bonne leçon et un peu de perspective à mon espace qui prenait ses grands airs de rempart. Je n’étais pas non plus contre l’idée d’enfoncer quelques portes ouvertes, à commencer par celles de la cuisine et de la chambre, afin de laisser place à un ravissant courant d’air. Il convient en effet de le renouveler régulièrement et, tout en remerciant nos fidèles narines, jouir de la respiration carrée entre nos quatre murs (c’est écrit dans Le Petit Guide Pratique du Confiné, avalé par ma boîte aux lettres). Inspiration, suspension, expiration, suspension : en pleine conscience, et sans jamais rire, au risque de changer le carré en octogone, ce qui n’est pas souhaitable.

Il me suffisait donc de recueillir solennellement le nectar de ma main gauche – la main droite s’étant approprié le rôle du bourreau –, le verser dans un tube à essai, une nuit au congélateur et hop ! J’obtiendrai un clou tout neuf, et y suspendrai enfin cette petite idée qui pourra tranquillement peser de tout son poids. En pleine inconscience.

 

Nota bene : Les Carencés, déjà si pâles qu’ils se distinguent à peine des murs emplâtrés, ne doivent pas reproduire cette expérience. Qu’ils trouvent du fer ailleurs : c’est le moment de laisser place à un peu de créativité ! Faute de quoi, ils apprendront à se contenter d’un mur minimaliste, non moins fécond (la preuve en sera la bosse sur le front). Surtout, ils ne devront pas céder au désespoir et tendront plutôt vers la validation de leurs émotions, comme nous le préconise la dernière édition anémiée du Petit Guide Pratique déjà cité. Enfin, les Carencés aux préoccupations plus utilitaires se réjouiront de récupérer sans peine leur chèque de caution lorsqu’ils changeront d’espace-vie, ce qui reste une source non négligeable de consolation.

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