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Les librairies étant fermées, je redécouvre ma bibliothèque, fixée au mur à l’aide d’une cheville, comme s’il s’agissait d’un enfant retenu par la capuche afin d’éviter la chute en avant. J’en ouvre et referme les portes : l’air s’amuse à en sortir, puis à y rentrer. J’attends l’instant où je saurai quoi lire. Mes yeux se promènent. Je leur lâche la main, ils se prennent les pieds dans les titres, devenus cadavres exquis dans la débâcle, et trébuchent sur Fédor Dostoïevski. Les démons noircissent les carnets dans un sous-sol idiot. J’ai de la poursuite dans les idées : elles se dédoublent, humiliées et offensées par la nuit blanche.

Dans un éclat de gêne et de génie, je constate que virus sonne comme vie russe. Virus slave. Viruslave. Je me trouve pleine d’esprit tant je sais le combler, et ça l’occupe bien, de concaténer. Ce doit être très satisfaisant, comme j’entends si souvent dire ceux qui ont fait du tri ou bien du sport (ou alors ceux qui ont regardé quelqu’un faire du tri ou faire du sport, ou encore ceux qui ont regardé quelqu’un en train de regarder quelqu’un d’autre qui faisait du tri ou du sport — tous ces autres pouvant bien entendu être la même personne).

Je continue la petite balade des yeux, qui tombent sur Emmanuel Bove, un homme qui sait immédiatement qu’on lui tend un piège. Son pressentiment m’oblige à lui donner raison, et j’en reste là, fugue ailleurs. Je me rappelle qu’une amie – apparemment inquiète de me voir si peu développée personnellement, et qui avait de la suite dans les idées elle aussi – m’offrait souvent des livres appelés, à juste titre, donc, de développement personnel. (Je les retrouve là, sans jamais les avoir cherchés, entre l’Ecartèlement d’Emil Cioran et le Journal du dehors d’Annie Ernaux. Quel grand écart, en effet !) Si je me souviens bien, ils étaient censés m’aider à tourner mon regard comme la clef dans une serrure, voir plus loin que l’idée noire, apprivoiser mon cerveau reptilien, réaliser comme la frustration, ça fait grandir etc. Elle cornait certaines pages que je devais lire en priorité. Elle me mâchait le travail, comme elle disait. Je ne la vois plus depuis qu’elle a « réorganisé sa sphère amicale », et enfin réussi à com-par-ti-men-ter. Satisfaite, j’imagine, elle se suffit désormais à elle-même, déclare avoir trouvé la paix intérieure et habite dans un bunker. Vue de l’extérieur – c’est-à-dire à travers les réseaux sociaux qui continuent étrangement de me donner de ses nouvelles –, elle a l’air extrêmement fatiguée, d’avoir trouvé la paix après l’avoir si longtemps cherchée, sans relâche. (Corriger la balance des blancs ne lui donne pas meilleure mine.)

Les Malheurs de Sophie ! Voilà, une régression toute personnelle ! Je saisis le livre maintes fois rafistolé, et prends directement le passage qu’enfant j’avais corné, mon préféré. Celui où Sophie décide de mettre en plein soleil, sur la fenêtre du salon, sa pauvre poupée de cire qu’elle trouve trop pâle. Alors la cire fond, naturellement, celle autour des yeux d’abord, si bien qu’ils tombent dans sa tête. (Si je remue un peu, je crois entendre le bruit de ces yeux qui en verront d’autres, à l’intérieur.)

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