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Je ne savais pas que le nom de baptême du logiciel Skype était Sky peer-to-peer : un « ciel pair à pair », où chaque membre du réseau est à la fois client et serveur, d’égal à égal. Un ciel collaboratif en quelque sorte, animé par un idéal de partage d’écran, d’échange à distance, de solidarité abstraite en temps réel… Un sacré projet.

 

  • Le 12 avril 2020, la messe de Pâques, une visioconférence, un prêtre, quelques problèmes de connexion :

« Nous sommes en communion virtuelle. Les fidèles pourront atteindre le divin grâce à la plateforme en ligne, sans trop d’interférences j’espère. Surtout, n’oublions pas que Dieu, Lui, n’est pas confiné. »

Ah ça ! j’ai toujours su que c’était un privilégié. Sûr qu’il dispose même d’un grand jardin secret, d’une cour intérieure pour lui tout seul. D’égal à égal avec lui-même. J’ai pris en otage son hologramme pour le faire parler, mais rien à faire : il n’avouera jamais. Il a bien conscience que le don d’ubiquité, en ce moment, est absolument réprouvé.

Il se tourne les pouces, joue à la victime, et parfois aux cartes, en solitaire, tout à la fois distributeur et receveur. En plein délire de toute-puissance, il ne pioche que des as et des rois. Il me regarde d’un mauvais œil quand je lui dis que je peux l’écouter s’il a besoin d’en parler, mais encore une fois, rien n’y fait : il n’ouvre la bouche que pour se faire nourrir. Bien entendu, je ne le laisse pas mourir de faim ! Je ne suis pas une vraie tortionnaire, mais bien plutôt une visionnaire (à trop le côtoyer, sa toute-puissance m’aura donc contaminée). Des quantités d’hosties sortent chaque jour de mon imprimante 3D et atterrissent directement sur sa langue toute rose (à se demander s’il ne s’agit pas d’un chérubin déguisé). Il les consacre l’une après l’autre, la bouche pleine, et essaye tant bien que mal de garder le rythme parce que l’imprimante, elle, c’est une rapide : à la pointe de la technologie, elle ne se lasse pas de donner la preuve de son excellent rendement. Autant dire qu’elle n’a vraiment pas la patience d’écouter sa langue morte. Ite missa est.

A force de gober les rondelles liturgiques comme des chips, je dirais, à vue d’œil, qu’il a déjà pris au moins quatre kilos. Dans son état, je doute même qu’il soit capable de m’aider à nettoyer mon si haut Velux, la tâche demandant beaucoup de souplesse, et d’un certain aplomb – ce dont je manque cruellement : j’ai le vertige, et qu’y puis-je ? On ne naît pas tous égaux face au vide.

Et lui, tout pataud, comme il va lui être difficile de remonter là-haut ! A vrai dire, je crois qu’il se plaît bien avec moi, et ne semble pas près de s’enfuir en fin de compte… C’est-à-dire qu’il est logé, nourri, blanchi : il y a pris goût dans mon dos, et s’est même attribué la meilleure place dans le canapé ! En plus, il oublie tout le temps d’éteindre la lumière, et ce n’est pourtant pas faute de lui répéter. Vraiment, il devient pénible. Dans quoi me suis-je donc embarquée ? Voilà que j’ai envie de le rendre. Mais, à qui ?

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