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Je doute que la situation – qu’on qualifie pourtant d’interminable – me laisse le temps d’en faire le tour. C’est que je suis lente, de nature ; et le vif du sujet naturellement difficile à saisir. Il change même de petit nom selon les jours et les gens : confinement, quarantaine, emprisonnement, résidence d’artiste, aubaine écologique, désastre économique, collusion familiale, collision neuronale, couloir de la mort, révélation sentimentale, belle action collective, travail d’intérêt général, période surréaliste, expérience humaine, expérience philosophique, expérience décompensation psychotique, stage de remise en forme, récupération physique, récupération politique, récréation très régressive, hyperphagie télévisuelle, retraite mystique, chômage partiel, éclipse totale, etc.

Aussi versatile soit-elle, il est bien entendu hors de question que je laisse filer toute cette matière pendant qu’elle est là, qu’elle nous entoure ! Je me dois de l’examiner sous toutes les coutures, d’en comprendre l’inédite trame. J’ai cru comprendre qu’elle était sans précédent, c’est-à-dire qu’elle ne se reproduira peut-être jamais ! Et si l’occasion ne se représentait pas ? Quand bien même j’aurais finalement le temps d’approfondir le sujet [insérez ici l’appellation de votre choix], l’après-monde voudra-t-il entendre parler de l’âpre d’avant ? Mon entreprise est peut-être déjà tuée dans l’œuf, mais je ne préfère pas y penser. Quand j’entends dire que toute cette histoire sera bientôt « derrière nous », j’en ai des sueurs froides, et un début de torticolis.

C’est pourquoi, je suggère de prolonger la quarantaine de quelques mois, deux ou trois ans, tout au plus. Depuis peu, je vois pulluler une nuée de « scénarios de déconfinement » : à mon humble avis, ils sont tout à fait déplacés, pour ne pas dire indécents. C’est un manque criant de considération à mon égard et, plus généralement, c’est risquer d’anéantir les rêves de tous les Inspirés qui sont sur le point de sortir grandis de cette épreuve ; c’est couper dans son élan l’éclosion d’une nouvelle philosophie de vie, couper à la racine des milliers de propositions artistiques. On a encore beaucoup à apprendre du nouveau monde de maintenant. Et puis, laissons les projets en cours aboutir, accordons le droit au talent de s’exprimer ! Talent multiple s’il en est : en parallèle d’une trilogie et de quelques essais, j’élabore pour ma part un premier long métrage entièrement tourné en caméra subjective entre le pouce et l’index, une galerie d’autoportraits en pose très lente, une nouvelle gamme de produits ménagers fabriqués à partir de nos propres sécrétions (idéal pour les petits budgets) ; enfin, entre deux eaux-faiblichonnes,  je pousse même la chansonnette au bord, tout au bord, du balcon. S’il se défenestre, on rattrapera aisément mon joli grain de voix en tendant bien l’oreille. Il finira par trouver son public.

On pensera peut-être que j’en fais trop, mais comme la démesure est à la mode, comme l’on minimise toujours plus l’hyperbole, alors j’exagère : c’est le minimum.

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