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Acta est fabula ? Certainement pas. Les experts le disent : le virus est toujours en circulation, et sans doute pour longtemps. On l’imagine en tournée, dans son mini-van tout aménagé, bien décidé à voir du pays. Les jambes lourdes sont jalouses, la vie sédentaire empêchant la bonne trajectoire du sang. « Marchez dans l’eau fraîche, mer ou lac, ça vous fera du bien. » Le conseil de l’angiologue n’est guère plus qu’un caillot sanguin, pense la varice qui prend de l’embonpoint.

En résumé, on n’est pas sorti de l’auberge – à défaut d’auberge, toute autre surface habitable dotée de quatre murs et d’un toit fera l’affaire. A l’intérieur de cet espace, l’essentiel est d’abord de garder les jambes surélevées. Contrer l’insuffisance veineuse. Oublier la tension, oublier les parois, vénéneuses.
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Je n’ai pas de mal à les croire, les experts. Partout, je constate l’effort sanitaire – ainsi que l’épidémie de déchets qui finissent dans les tranchées qu’on appelait, il fut un temps heureux et lointain, des rigoles. Condition sine qua non de la guerre : le gâchis. Tant de masques tombés du nez et tant d’oreilles décollées ! Sans parler de tous ces gants tombés des mains, tous ces doigts dégonflés, abandonnés sur les trottoirs comme autant de boyaux vides de chair à saucisse. Une véritable boucherie à ciel éventré.

Les Sortistes tombent comme des mouches désorientées. Ils glissent sur les gants en plastique, jadis peaux de bananes. « Bien fait pour eux ! », s’exclament les Balconistes, dans un phylactère. C’est qu’ils trouvent le temps long et, pour se divertir un peu, commencent même à jeter de l’eau sur ces pauvres passants déjà à terre. Pour éviter les représailles, ils miment le fait d’arroser leurs jardinières. Par chance, il y a bien trop d’espace entre les vignettes pour que se prennent les becs. La querelle reste sans postillons ; lire sur les lèvres, hors de question. Le Dramatiste exagère donc les expressions pour se faire comprendre, le diagnostiqué Autiste attend toujours les sous-titres. S’il a bien saisi qu’il fallait lire entre les rides du front, il n’y voit que de paisibles cours d’eau entre deux rives. Suivre le courant est peut-être la solution.

Les Marionnettistes mènent la danse des personnages et s’improvisent ventriloques. Ils ne prennent plus la peine de cacher les ficelles à l’instar du Paroliste qui, de tout temps, connaît la chanson. Le Réserviste, fidèle à son rôle, prend du recul sur la situation, émet bien entendu des réserves : se méfier des caricatures, oui, surtout, marcher sur des œufs. Imperturbable, l’Idéaliste couve amoureusement ses rêves. Parfois éclot un Jusqu’au-boutiste, parfois rien qu’un Touriste, le plus souvent des îles flottantes. Le Bruitiste fait des bulles qui ressemblent à des bigbangs, lesquelles font sursauter l’unijambiste. Boing : le sang quitte la périphérie, revient au cœur.

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Comme les hommes portent tous un masque, le Pessimiste se réjouit de ne plus les voir ne pas sourire. Il se surprend à en rire ! Il devient Humoriste, et le revirement de l’histoire. Il cloue là le spectacle, comme une cheville que l’on délasse. (Le Latiniste, qui veut toujours avoir le dernier mot et son heure de gloire, tient à rappeler que la malléole signifie « petit marteau »).

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