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Réouverture de l’espace public : respiration en circuit fermé.

Je hume enclume, l’air lourd comme l’atmosphère.

 

La situation n’est guère confortable. La tête baissée, les pattes d’oies se concentrent sur le marquage au sol. Ne pas déborder, ne pas empiéter, ne pas avancer. Sous le masque, ce que je respire me rappelle l’eau de ma petite fontaine d’intérieur : qui ne se renouvelle. Je guette la bouffée d’air pur, sourit à l’idée qu’il pourrait s’infiltrer par le conduit auditif. Je positionne donc mon oreille face au vent : ça ne suffit pas. J’ai l’haleine d’un cendrier, et c’est la même cigarette que je fume en boucle ; mérycisme du souffle. (Je constate que, contrairement au chewing-gum, la cendre ne perd rien de son goût, même remâchée sans relâche.)

D’abord prise au piège entre mes joues tapissées d’aphtes et ma langue pâteuse, j’ai rapidement la certitude de pénétrer mes poumons. L’acte respiratoire devient décidément trop intime pour moi. Le masque dissimule ma grimace, non sans pudeur. Vraiment, je ne peux plus me sentir, pressens la crise de claustrophobie à venir. Le souffle court, je décide pourtant de me mettre en apnée. J’en fais déjà pendant mon sommeil : l’apnée de l’éveil, ça doit fonctionner de même. Mais suis-je réveillée, ou dans l’un des multiples scénarios que je produis à tire-d’aile ? J’ai des doutes, je me pince, mais seulement le nez. Je m’évanouis rapidement : le réel m’aura devancée.

Là, un chevalier blanc, ou un urgentiste à cru sur un cheval, ou peut-être un jeune homme chevauchant une trottinette électrique, qu’importe, mon sauveur jaillit de la file d’attente, galope vers moi et jette au sol son bouclier buccal (il l’arrache comme certaines actrices retirent leur perruque, dans les films d’espionnage). Alors, sans hésiter une seconde, il s’agenouille, arrache de mon visage le bout de tissu empêchant son passage, et commence à me faire du bouche-à-bouche. Je crois, ça me fait du bien. Il a l’haleine d’une pastille à l’eucalyptus, ou peut-être d’un dentifrice à la menthe poivrée. Nos salives se mélangent sous l’œil effrayé de la foule distante et compartimentée. Seul un petit garçon ose s’approcher. Curieux, fasciné même, il pose sur la scène ses deux billes grandes ouvertes. Je sens son regard rouler sur moi, et jusqu’à nos bouches en train de créer l’appel d’air – bouches qui semblent l’intriguer plus encore qu’une trappe condamnée, ou le sac à main de sa mère. Il tire celle-ci par la manche et lui demande : « C’est ça, maman, ce qu’il faut pas faire ? »

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