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« Vous savez ce que vous voulez ? »

Le père de famille, organisé, sort sa liste : bien sûr, il sait. C’est un as de l’initiative, un expert en fait de décision. Aussi loin qu’il se souvienne, il a toujours su ce qu’il voulait, depuis la jolie rousse à lunettes qui lisait sous l’arbre de la cour B, jusqu’à la couleur de sa lampe de bureau, la robe de son cheval en demi-pension, et celle portée par sa femme (rousse, donc) le jour du mariage.

Il a le sens de l’effort. Faire les courses est un exercice comme un autre. Un exercice qui – il l’admet – a rarement demandé autant de persévérance, d’organisation et de discipline qu’en ce moment, sauf peut-être lors des fêtes de Noël. L’épidémie est aussi celle du protocole, de la procession, du compte-goutte, du comptez un mètre entre deux personnes, sans oublier, bien sûr, la vague hydroalcoolique qui efface tout résidu humain entre chaque passage, plus déterminée encore que la mer faisant disparaître, malgré elle, les traces de pas sur le sable. La procédure de désinfection, cent fois répétée, rend tout un peu plus long, mais aussi tout un peu plus sécurisant, alors on y consent, de la même façon qu’à l’école, on apprend d’ennuyeuses poésies, pour la bonne note ; une litanie aux airs de fable, sans plus d’animaux, rien que la morale, et quelques bâillements contagieux.

Il n’est donc jamais plus de huit heures moins dix quand notre père de famille, justement en train de bâiller, quitte son domicile. Il s’en tient ensuite au programme qu’il s’est fixé, ou que sa femme lui a donné. Dans la file d’attente, il prend son mal en patience, et un air détaché. S’il se lève aux aurores, c’est dans l’espoir d’arriver avant tous les autres qui ont la même idée que lui : il n’a jamais encore été dans le trio de tête, une petite défaite qu’il a du mal à avaler.

Evidemment, les clients ne sont plus autorisés à se servir. D’abord contrarié par cette règle nouvelle (n’est-on jamais mieux servi que par soi-même ?), il a fini par y prendre goût : si, à la maison, on lui reproche la texture farineuse de la poire, la moisissure sur les framboises, l’aspect flétri de la salade, ce ne sera jamais plus de sa faute, il aura pris ce qu’on a bien voulu lui donner. Aussi, quand on lui demande ce qu’il veut, n’hésite-t-il plus une seconde, dégaine de concert et sa liste et son doigt, qui a pris le coup de main. Toujours sur le qui-vive, il cible les produits désirés et, sans trembler, remet son festin entre les mains gantées du maraîcher.

— Un poivron, le jaune ; des pommes, les bien rouges, disons huit ; et quatre tomates, les noires, de Crimée, pas trop grosses s’il vous plaît. Ajoutez des bananes, celles-ci, pas trop vertes, pas trop tachées non plus, d’accord ? Du raisin, aussi, il vient du Chili ? Bon, tant pis… enfin, si, mettez-en moi une petite grappe quand même, non, non ! la grappe du fond, là, je préfère, la plus petite, juste une petite folie, ça fera plaisir à Sophie. Une salade, comme ça, une qui craque bien, et un avocat, bien mûr, bien tendre, c’est pour ce soir. Lui, il me semble bien. Non, plus à gauche, voilà. Alerte et exercé, son index fait venir et fait aller : entre les étals, le primeur lui fait penser à un chat à la poursuite d’un rayon laser. Il imagine sans peine un petit point rouge jaillissant de son doigt, qui semble déjà avoir pris quelques centimètres. S’il n’est pas arrivé en tête du peloton, malgré un réveil à six heures moins le quart, c’est lui désormais qui mène la danse ! Lui, le chef d’orchestre ! Il pointe finalement un melon, celui avec le pécou bien accroché, pas prêt à se décoller. « Le quoi ? », interroge le maraîcher. Le pécou, le pédoncule, la queue du melon, bon sang ! Un melon bien ferme disons, c’est pour manger en fin de semaine. Donnez-moi celui-là, à vue d’œil, ça ira.

Son fils, qui a tout vu de la scène depuis son petit trône à roulettes, s’exclame, indigné : « Mais tu m’as dit qu’il faut jamais montrer du doigt, papa ! ». C’est vrai qu’il est là, juste un peu plus bas. Le père, si habité par le rôle, l’avait presque oublié. C’est un peu vexé qu’il s’apprête à payer mais, au dernier moment, tend le doigt en direction du présentoir à sucettes, de tout temps à côté de la caisse, guettant patiemment leur proie, l’instant de faiblesse. Oui, la framboise, celle-ci. La caissière la glisse sous la vitre en plexiglas, à l’instar d’un prêt sur gage, le père en ôte l’emballage et la plante immédiatement dans la bouche du petit rabat-joie.

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Maintenant, direction le bureau de tabac.

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